
L’exploit humain autant que technique mérite un récit détaillé car c’est là que se résume et se divulgue son acte innovant : en 1/2 h, il démontre au monde qu’il a réussi la synthèse technique du moment. Toutefois, cet exploit ne doit pas faire oublier l’ensemble de la démarche qui dure depuis près de 10 ans et qui lui donne sa dimension historique. Il n’est ni Santos Dumont, ni Latham qui réalisent des exploits humains sans lendemain industriel pour eux. Cet exploit est celui d’un inventeur qui fait avancer le progrès.
La préparation
Blériot a conçu son nouvel avion, le Blériot XI, sur deux idées : le monoplan et la légèreté plutôt que la puissance. ! Envergure
Il a commencé sa mise au point en janvier 1909, mais développe ce modèle en parallèle avec le Blériot XII qui peut emporter des passagers. Dans ces conditions, le développement prend du temps. Le 15 juin, il effectue un vol de 15 minutes sur le Blériot XI et le 26 juin, il atteint 36 mn 53 s, ce qui est l’ordre de grandeur du vol de traversée de la Manche. Le 4 juillet, à Juvisy, il vole 50 mn 8 s (Prix Archdeacon).
Le 13 juillet, il vole 44 mn 30 s, d’Etampes à Orléans (41,2 km - Prix du Voyage). Sûr de sa préparation, il s’engage officiellement dans la compétition pour le prix « du Daily Mail » le 19 juillet. ! La traversée de la Manche est longue de 33 km.
Mais les vents sont souvent forts et à l’approche des falaises il y a des remous.
Les tentatives de Latham
Hubert Latham est un gentleman aviateur. Il est très connu pour ses précédents exploits. Son associé et fournisseur d’avion est Léon Levavasseur qui conçoit, construit et motorise des avions dénommés « Antoinette », du nom de sa fille. L'Antoinette IV avait 12,80 m d'envergure et un fuselage en bois verni long de 11,50 m.
19 juillet, 1° tentative. Après 12 km, le moteur tombe en panne. Hubert Latham amerrit, s’allongea sur le fuselage flottant malgré une mer agitée et attendit les secours du contretorpilleur qui le suivait.
De retour à Calais, il déclara : « Je n'ai pas été heureux cette fois-ci, mais la Manche sera vaincue demain. Je recommencerai et je réussirai. »
L’exploit
Le 21 juillet Blériot s'installe sur la plage des Baraques près de Calais pour préparer la traversée de la Manche. Il a encore une jambe « dans le plâtre » en raison d’un accident récent. ! Le 25 juillet, il traverse la Manche avec son Blériot XI. Il est «escorté» du contre-torpilleur l’Escopette. Décollage à 4h 40 du matin – Atterrissage à 5h13, près de Douvres. Roue faussée, hélice cassée. Durée du vol : 32 minutes. CITATIONS de Blériot : !
Au réveil : "J'avoue que je n'étais nullement disposé à partir... Et j'aurais été heureux d'entendre dire que le vent soufflait si fort qu'aucune tentative n'était possible." (...) "J'avais cette fois du courage pour deux." (...) !
Le départ : "Une toute petite émotion s'empare de moi au moment où je prends place dans l'appareil" (...) "Je me dis : que va-t-il m'arriver ? Irai-je jusqu'à Douvres ? (...) "Je ne pense plus maintenant qu'à mon appareil, au moteur, à l'hélice. Tout est en mouvement, tout vibre. Au signal, les ouvriers lâchent l'appareil. Me voilà soulevé !" (...) ! La traversée : "Je vais tranquillement, sans aucune émotion, sans aucune impression réelle". (...) "Il me semble être un ballon". (...)
"L'absence de tout vent me permet de ne faire agir aucune commande de gouvernail et de gauchissement. Si je pouvais bloquer ces commandes, je pourrais mettre les deux mains dans les poches... Et le moteur, quelle merveille ! ah ! mon brave Anzani, il ne bronche pas !" (...) "Ne voulant pas retarder ma marche, j'avais fait mon deuil de l'Escopette et je n'avais plus de guide. Tant pis, advienne que pourra ! Pendant une dizaine de minutes, je suis resté seul, isolé, perdu au milieu de la mer immense, ne voyant aucun point à l'horizon, ne percevant aucun bateau. Ce calme troublé seulement par le ronflement du moteur, fut un charme dangereux. (...)
Ces dix minutes parurent longues et vraiment je fus heureux d'apercevoir vers l'ouest une ligne grise qui se détachait de la mer et qui grossissait à vue d'oeil. Nul doute, c'était la côte anglaise. J'étais presque sauvé. Je me dirige aussitôt vers cette montagne blanche. Mais le vent et la brume me prennent. Je dois lutter avec mes mains, avec mes yeux... Je ne vois pas Douvres. Ah ! diable ! où suis-je donc ? "(...) !
Perdu ? "Des remorqueurs ? Des paquebots ? Peu importe ! Ils paraissent se diriger vers un port : Douvres sans doute et je les suis tranquillement. Des marins m'envoient des hourras enthousiastes. J'ai presque envie de leur demander la route de Douvres. Hélas, je ne parle pas anglais ! " (...) "Le vent contre lequel je lutte maintenant reprend de plus belle. Soudain, au bord d'une anfractuosité qui se dessine sur la côte, j'aperçois un homme qui agite désespérément un drapeau tricolore et qui s'égosille, seul dans la grande plaine à crier : Bravo ! Bravo !
Je ne me dirige pas, je me précipite plutôt vers la terre. Au risque de tout casser, je coupe l'allumage à 20 mètres de hauteur. Et maintenant, au petit bonheur ! Le châssis se reçoit plutôt mal : l'hélice est endommagée, mais, ma foi, tant pis : j'avais traversé la Manche." (...)